Un groupe d’espionnage lié à la Chine a mis un framework d’agents d’intelligence artificielle au service de ses intrusions. Reposant principalement sur le grand modèle de langage de DeepSeek, cet outil a permis de cibler plus de 200 organisations à travers le monde en seulement 11 jours. C’est ce qu’affirme l’entreprise de cybersécurité CrowdStrike dans un rapport publié jeudi 29 octobre.
NBC News y voit un exemple frappant de la façon dont l’IA permet aux pirates d’opérer à une échelle qui exigeait auparavant bien plus de travail humain.
Une campagne éclair menée depuis un seul contrôleur
CrowdStrike suit ce groupe sous le nom de VAPOR PANDA. La campagne a débuté le 17 octobre et s’appuyait sur un framework baptisé ARTEX. Depuis un seul contrôleur, l’outil a touché des entités dans au moins 14 pays.
Dans son billet de blog, l’entreprise précise avoir confirmé une activité post-exploitation, c’est-à-dire des actions menées après la compromission initiale, dans neuf des organisations ciblées.
Ministères, défense, semi-conducteurs : qui était visé ?
Selon CrowdStrike, les cibles comprenaient des ministères des Affaires étrangères en Amérique latine, en Europe, en Asie et au Moyen-Orient. S’y ajoutaient des entreprises américaines des semi-conducteurs et de la défense, des groupes de réflexion et des opérateurs de télécommunications répartis dans plusieurs régions.
Dans une première opération, le groupe s’en est pris au ministère des Affaires étrangères, à la présidence, aux services du Premier ministre, ainsi qu’aux organes de la défense, de la justice, des finances et du renseignement d’un seul et même pays européen.
Dans une autre, il a visé 19 organisations basées aux États-Unis, dans les secteurs pharmaceutique, des semi-conducteurs, de la défense, du nucléaire et de la finance.
L’entreprise affirme par ailleurs que des opérateurs de télécommunications aux États-Unis, en Belgique et aux Philippines ont été compromis. Au moins 12 autres organisations, parmi lesquelles des groupes de réflexion américains et des organismes gouvernementaux européens, ont fait l’objet d’attaques par pulvérisation de mots de passe (« password spraying ») et de recherche d’identifiants.
Sur les réseaux compromis, les pirates ont installé BLOODALCHEMY, une porte dérobée documentée publiquement pour la première fois en octobre 2023.
ARTEX : une équipe d’agents d’IA qui se répartissent le travail
Le fonctionnement d’ARTEX rappelle celui d’une petite organisation. Selon CrowdStrike, le framework fait tourner un agent principal ainsi que des agents planificateurs et des agents exécutants. Tous partagent un graphe de faits et d’objectifs.
Ensemble, ils mènent chaque intrusion de l’accès initial jusqu’à la reconnaissance et au mouvement latéral, cette phase où l’attaquant progresse d’une machine à l’autre au sein d’un réseau.
Côté modèles, DeepSeek jouait le rôle principal. Il était appuyé par un second modèle commercial accessible par abonnement, que CrowdStrike n’a pas pu identifier.
L’ampleur des calculs donne une idée de l’intensité de l’opération : lors d’une seule intrusion, les agents planificateurs ont consommé environ 1,4 milliard de jetons en entrée.
L’humain reste dans la boucle
L’opération n’était pas pour autant entièrement autonome. Les transcriptions récupérées montrent un opérateur humain qui donnait des instructions en chinois, étiquetées « human instruction » et horodatées en heure normale de Chine.
Selon l’entreprise, cet opérateur intervenait aux moments de décision. Il demandait aussi aux agents de repérer les hôtes dépourvus du capteur Falcon de CrowdStrike, autrement dit les machines que la solution de l’éditeur ne surveillait pas.
Une escalade dans l’espionnage piloté par l’IA
CrowdStrike indique qu’il s’agit de la première utilisation observée d’outils d’intrusion pilotés par l’IA par VAPOR PANDA. Le groupe cible depuis 2021 des organisations gouvernementales, des groupes de réflexion et des acteurs du secteur de l’énergie. Cette campagne marque aussi son extension vers de nouveaux secteurs et de nouvelles régions.
L’entreprise parle d’« une escalade dans l’utilisation d’agents d’IA par des acteurs liés à la Chine, qui passe d’intrusions isolées à plusieurs opérations simultanées dirigées par un opérateur humain ».
D’après l’analyse de CrowdStrike, des outils agentiques comme ARTEX permettent à « une petite équipe de viser un éventail de cibles plus large que ne le permettraient des opérations manuelles ».
Un framework qui circule entre plusieurs groupes ?
CrowdStrike précise que cette campagne est distincte de l’activité ARTEX que d’autres chercheurs du secteur ont signalée sous le nom de Storm-0940. Selon l’entreprise, cela signifie probablement que le framework se diffuse entre plusieurs groupes liés à la Chine.
Le recours à plusieurs fournisseurs de modèles d’IA, lui, témoigne selon CrowdStrike d’une volonté délibérée de se doter d’une chaîne d’outils résiliente. En clair, les opérateurs ne misent pas tout sur un seul modèle.
Ce qu’il faut retenir
Cette affaire illustre un changement d’échelle plus qu’un changement de nature. Les techniques employées, de la pulvérisation de mots de passe à l’installation d’une porte dérobée connue depuis 2023, restent classiques. Ce qui évolue, c’est la capacité à les enchaîner en parallèle, sur des centaines de cibles, avec une équipe réduite.
Pour les organisations visées comme pour les défenseurs, le message de CrowdStrike est clair : l’IA agentique est désormais un outil opérationnel dans l’espionnage étatique, et les opérations simultanées dirigées par un humain pourraient devenir la norme.


